« Bifurquons. » Dix lettres, un point. Avant les années 2020, le mot vivait surtout dans les laboratoires — biologie évolutive, thermodynamique — et chez quelques philosophes. Aujourd’hui, il ouvre des programmes politiques, titre des essais, et se porte en manifestation. Comment un terme scientifique devient-il le slogan d’une génération ? Petite généalogie d’un verbe à l’impératif.
Sommaire
- Bifurcation : ce que dit le mot
- Acte 1 : des sciences à la philosophie de l’écologie
- Acte 2 : la « bifurcation écologique », concept de programme
- Acte 3 : AgroParisTech, mai 2022 — le mot devient générationnel
- Pourquoi ce mot et pas un autre
- Bifurquer, en pratique
Bifurcation : ce que dit le mot
L’étymologie d’abord : le latin bifurcus, « fourchu », « à deux branches ». Une bifurcation, c’est l’endroit où le chemin se sépare. Le sens scientifique moderne est plus précis et plus intéressant : en physique des systèmes — chez Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie, notamment — le point de bifurcation est le moment où un système instable peut basculer vers plusieurs états possibles. Avant ce point, tout semble continu ; après, plus rien n’est pareil.
Applique ça à la politique et tu comprends la charge du mot : dire « bifurquons », c’est dire que nous ne sommes pas dans une impasse — nous sommes à un croisement. La différence est énorme : d’une impasse on ne sort qu’en reculant ; à un croisement, on choisit.
Acte 1 : des sciences à la philosophie de l’écologie
Le mot migre des sciences vers la pensée écologique par la philosophie. Isabelle Stengers — qui avait coécrit La Nouvelle Alliance avec Prigogine — parle dès Au temps des catastrophes (2009) de l’intrusion brutale du climat dans l’histoire humaine et de la nécessité de changer de trajectoire. Bruno Latour (Où atterrir ?, 2017) formule la même idée : la trajectoire « moderniste » ne mène nulle part, il faut choisir un autre atterrissage. Dans les milieux universitaires et militants des années 2010, « bifurquer » devient le mot de ce changement de cap — plus précis que « transition », plus ouvert que « rupture ».
Acte 2 : la « bifurcation écologique », concept de programme
C’est le programme L’Avenir en Commun qui installe le mot dans le débat politique français : la « bifurcation écologique et sociale » y désigne le changement de modèle productif — sortie des énergies fossiles, règle verte, planification écologique. Le choix lexical est délibéré : ne pas dire « transition » (qui suggère que le marché fera le chemin tout seul, en douceur), dire « bifurcation » (qui affirme qu’il faut choisir un embranchement, et que c’est un acte politique). La campagne présidentielle de 2022 porte ce vocabulaire sur toutes les scènes — on raconte ce moment dans LFI 2017-2026.
Acte 3 : AgroParisTech, mai 2022 — le mot devient générationnel
Puis vient le moment de bascule culturelle. Le 30 avril 2022, à la remise des diplômes d’AgroParisTech — l’école d’ingénieurs agronomes la plus prestigieuse de France — huit jeunes diplômés montent sur scène et appellent leurs camarades à « déserter » les postes de l’agro-industrie : ne pas mettre leurs compétences au service d’un système qu’ils jugent destructeur, et bifurquer vers autre chose. Mise en ligne le 11 mai, la vidéo devient virale, vue des millions de fois, débattue partout. Le collectif se baptise lui-même « les ingénieurs qui bifurquent », et des prises de parole similaires essaiment dans d’autres grandes écoles.
Ce jour-là, le mot change d’échelle : il ne désigne plus seulement un choix de société, mais un choix de vie. Bifurquer, c’est aussi refuser le CDI confortable qui contredit tes convictions. Le slogan politique et l’expérience intime se rejoignent — c’est exactement ce qui fait les grands mots d’ordre.
Pourquoi ce mot et pas un autre
Compare avec ses concurrents lexicaux. « Transition » : trop mou — ça suggère un glissement sans conflit, géré par ceux qui gèrent déjà. « Rupture » : trop brutal — ça dit ce qu’on quitte, pas où on va. « Changement » : vide — tout le monde l’a promis. « Révolution » : chargé d’un siècle d’histoire qui écrase le propos. « Bifurcation » a trois qualités rares : elle affirme qu’on a le choix (contre le fatalisme du « il n’y a pas d’alternative ») ; elle ne ment pas sur la difficulté (un embranchement, ça se prend, ça secoue) ; et elle a une caution scientifique — le mot vient des laboratoires, pas des officines de com’.
Bifurquer, en pratique
Un slogan ne vaut que s’il se traduit. Dans le programme, la bifurcation a des noms précis : règle verte (ne pas prélever plus que ce que la nature reconstitue), planification écologique démocratique, partage des richesses pour que la contrainte ne pèse pas sur les plus pauvres — on détaille tout ça dans Le programme L’Avenir en Commun en 12 propositions. Et dans l’actualité, elle a des batailles concrètes : la loi Duplomb XXL de cet été est exactement un point de bifurcation — deux modèles agricoles, un embranchement, un choix.
Treize lettres à l’impératif, première personne du pluriel : le mot contient son programme. On ne bifurque pas tout seul.
T-shirt « 2027 : la tortue arrive. » — l’autre allégorie du cap tenu, en coton bio. Et l’entrée « bifurquons » de notre glossaire pour la version courte.
Sources principales :
- Ilya Prigogine & Isabelle Stengers, La Nouvelle Alliance (Gallimard, 1979)
- Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes (La Découverte, 2009)
- Bruno Latour, Où atterrir ? (La Découverte, 2017)
- Reporterre et Le Monde, couverture du discours d’AgroParisTech (mai 2022)
- L’Avenir en Commun, chapitres « bifurcation écologique » (éditions successives)
Pour aller plus loin :
- Histoire des slogans politiques français
- Le programme L’Avenir en Commun en 12 propositions
- La VIᵉ République, mode d’emploi
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